POLITIQUE ENERGETIQUE - Des projets très chers
( traduction française
de larticle paru dans le SPIEGEL sur les éoliennes sur le
n° XXX de janvier 2005) <---- cliquer ici pour
le document word
Les conclusions d'une étude demandée par le gouvernement
fédéral sur les progrès de l'énergie éolienne
sont au cur d'un vif débat : l'énergie écologique
préconisée par la coalition rose-verte coûte sensiblement
plus cher que prévu à ses utilisateurs.
Prix payé pour l'énergie éolienne fournie, en
millions d'Euros (prévision)
Prix moyen du Mégawatt/h
2003 : 90,40 €
2015 : 69,80 €
Surcoût consécutif à la fourniture de courant
alternatif * pour un foyer de quatre personnes, avec une consommation
annuelle de 4000 kW/h, en Euros
Officiellement, tout était réglé. Plusieurs
mois avaient été nécessaires pour que des représentants
du gouvernement fédéral, des grands groupes électriques
et de la branche industrielle éolienne se mettent d'accord pour
conclure le débat miné sur la pertinence ou non de nouvelles
parts de marché pour l'énergie éolienne.
Une étude économique devait être menée. A l'initiative
de l'Agence fédérale pour l'énergie (dena), qui devait
répondre à la question suivante, sans être influencée
par une idéologie quelconque : l'énergie éolienne
supplémentaire prévue par le gouvernement allemand est-elle
encore distribuable ? Quel en est le coût ? Quelle technique mettre
en uvre pour conduire le courant écologique ? Quels sont
les effets du courant éolien sur la consommation d'électricité
en Allemagne ?
Des instituts scientifiques réputés tels que l'Institut
allemand pour l'énergie éolienne (DEWI) ou l'Institut économie
et énergie de Cologne (EWI) ont été sollicités,
des experts indépendants de renommée internationale chargés
de l'évaluation des résultats. Et, lundi dernier, comme
les représentants des sociétés de distribution se
réunissaient avec ceux de l'industrie éolienne, il ne devait
plus s'agir que de simples formalités : entre autres, de l'adoption
d'un communiqué commun pour le public.
Mais la rencontre a mal tourné. Les participants rapportent qu'au
lieu d'approuver une étude pratiquement bouclée, les représentants
de l'industrie éolienne ont exigé d'en revoir la rédaction.
Sans cela, ils n'autoriseraient pas sa publication.
Ils avaient certes une bonne raison : ce que les scientifiques rapportent
au long de 490 pages sur l'énergie éolienne et son extension
est peu élogieux pour le projet écologique modèle
de la coalition rose-verte. Les débats sur l'étude que
le SPIEGEL a pu se procurer sont de nature à plonger dans d'autres
turbulences une branche éolienne déjà bien ébranlée.
Il est en l'occurrence de peu d'aide que Jürgen Trittin, le ministre
fédéral de l'environnement (Verts), de concert avec les
représentants éoliens, mette en garde contre toute "
interprétation erronée " des résultats avant
même la publication de ceux-ci. Les constats et les chiffres soulèvent
des questions brûlantes, même s'il a été veillé
avec un lot de précautions extrêmes à ce que chaque
partie puisse continuer à exposer ses positions en se référant
à l'expertise.
En effet, à en croire l'étude, un nouvel effort technique
et financier est exigé pour que la quantité additionnelle
de courant écologique prévue par le gouvernement allemand
jusqu'en 2015 puisse être transportée par le réseau.
· 845 km de lignes à haute tension doivent être
construites pour 1,1 milliards d'Euros dans les prochaines années,
pour pouvoir intégrer les parcs d'éoliennes poussant sur
le territoire de la République Fédérale d'Allemagne.
· en dépit d'investissements élevés dans des
techniques perfectionnées, tout risque ne peut absolument être
exclu pour l'alimentation en courant.
· le dégagement d'une quantité équivalente
de gaz CO2 nocif pour le climat pourrait être évité
de manière plus économique par d'autres moyens que l'énergie
éolienne.
· le coût du courant écologique pour les utilisateurs
est nettement supérieur à ce qui était envisagé
jusqu'à aujourd'hui. Rien que pour la hausse de part du courant
éolien projetée par le gouvernement fédéral
de 2003 à 2015, l'étude évalue les " coûts
additionnels nets " à un total compris entre 12 et 17 milliards
d'Euros. Et celui-ci n'inclut même pas les investissements pour
le réseau et l'entretien des équipements anciens.
L'étude paraît alors que la branche éolienne connaît
une situation critique de toute façon. La résistance
des populations touchées à une " aspergisation "
intensive des paysages ne cesse de croître. Et ceux qui s'imaginaient
faire des affaires avec le passage à l'énergie éolienne
sont chaque jour plus déçus. Les investisseurs apprennent
avec amertume que les prévisions de profits des exploitants de
parcs d'éoliennes et constructeurs d'installations étaient
partiellement infondées. Quelques entreprises, encore fêtées
comme porteuses d'espoir il y a peu, déclarent aujourd'hui des
pertes records.
Enfin, de plus en plus nombreux sont les scientifiques, les politiques
et les entrepreneurs qui mettent en garde contre une politique hasardeuse
en matière d'énergie. Jürgen Thumann, Président
du Syndicat des industries allemandes, ne déclarait-il pas la semaine
dernière : " Nous risquons un black-out pour ce qui est de
la satisfaction de nos besoins en électricité, si nous continuons
à soutenir les énergies renouvelables de cette manière.
" L'étude de la dena pourrait justement apporter de l'eau
au moulin de telles critiques.
En effet, les données prélevées par les experts permettent
de prévoir que la part de l'énergie éolienne en Allemagne
continuera à progresser de manière spectaculaire dans les
années à venir du fait des mesures de soutien engagées
par la coalition rose-verte. Elle devrait passer de près de 23
terrawattheures (en 2003) à plus de 77 en 2015. Soit représenter
16 % de la consommation totale de courant en Allemagne.
En plus de nouvelles tiges d'asperge à l'intérieur des terres,
des installations dites " off-shore " doivent ainsi voir le
jour en Mer du Nord et sur la Baltique. Mais le raccordement de ces parcs
d'éoliennes va manifestement de pair avec des risques accrus.
En 2003, d'après l'étude, le courrant éolien,
imprévisible, a déjà été cause de risques
importants pour la sécurité. Particulièrement
pendant les mois d'hiver à fort vent, des " creux de tension
et des pannes de réseau auraient été susceptibles
de toucher de vastes surfaces ", pouvant entraîner des "
risques majeurs pour la sécurité d'alimentation du réseau
électrique allemand et européen ".
Les représentants de l'industrie éolienne et le ministre
Trittin pensent pouvoir éviter de tels dangers à l'avenir.
C'est ainsi que de premières modifications ont été
apportées aux normes d'alimentation. D'autres mesures techniques
sur le réseau et les installations devraient elles aussi élever
le degré de sécurité. Mais la question demeure de
savoir si elles seront appliquées à temps, et si elles suffiront.
Et, si l'on en croit l'étude de la dena, des situations critiques
pourraient ressurgir en 2015 au plus tard dans quelques régions
du réseau, après une première phase de stabilisation
temporaire. Les commentaires sur un des principaux arguments avancés
pour soutenir l'énergie éolienne, à savoir la réduction
des émanations de CO2, gaz à effet de serre, sont eux aussi
peu amènes.
Il est vrai que les rejets de ce " délinquant climatique "
sont sensiblement réduits par renonciation aux combustibles fossiles
que sont le charbon, le pétrole ou le gaz naturel. Mais cet effet
peut selon l'étude être également être obtenu
par d'autres mesures techniques - bien moins coûteuses. Par la modernisation
des anciennes centrales thermiques, par exemple, de nature à élever
leur rendement et leur efficacité.
Il y a une semaine à peine, le ministre fédéral
de l'économie Wolfgang Clement mettait ainsi clairement en garde
contre d'autres expérimentations en matière de politique
énergétique. Depuis plusieurs mois, Clement et son confrère
au gouvernement Trittin sont en désaccord sur la question de l'extension
de l'énergie éolienne. Fort des résultats de
l'étude, Wolfgang Clement peut désormais exprimer ouvertement
ses doutes. D'après lui, le coût du courant écologique
devrait passer de 1,4 milliards d'Euros aujourd'hui à 5,4 milliards
en 2015. D'où sa question : est-ce que l'Allemagne peut se le permettre
?
La réplique de Trittin ne s'est pas fait attendre longtemps : Clement
s'est appuyé sur des chiffres inexacts, souligne le ministre de
l'environnement. De fait, l'étude de la dena montre que de nouveaux
progrès de l'énergie éolienne sont possibles sans
dérapage de coûts. La charge supplémentaire pour un
foyer serait au maximum de un Euro par an.
Mais la volonté d'apaisement du ministre de l'environnement est
aussi peu fondée que les chiffres de son contradicteur. En réalité,
le prix à payer aux exploitants des parcs d'éoliennes en
application de la loi sur la fourniture d'électricité (EEG)
doit selon l'étude progresser de 2,1 milliards d'Euros (2003) à
près de 5,4 milliards d'Euros en 2015.
Ce montant comprend aussi le prix commercial pour la quantité d'électricité
correspondante. Celui-ci doit être déduit du total des aides
pour pouvoir déterminer le surcoût de l'énergie éolienne
par rapport au courant conventionnel. D'autres frais devant être
ajoutés ou déduits, tels que la dépense additionnelle
pour l'énergie de régulation et de réserve pendant
les périodes sans vent, à imputer sur les dépenses
d'électricité courantes par les groupes de distribution
électrique.
C'est là précisément ce qu'ont fait les auteurs de
l'étude en dressant un modèle détaillé et
en tenant compte de différents scénarios d'évolution
possible des prix des matières premières (charbon, pétrole
et gaz naturel). Résultat : pour la seule électricité
éolienne générée dans les installations construites
à partir de 2003, les consommateurs devront payer entre 1,4 et
2,1 milliards € de plus que le courant conventionnel à partir
de 2015.
Pour un foyer normal consommant annuellement environ 4000 kW/h, ce surcoût
s'établirait donc à 15,40-19 €. Mais cette fourchette
ne représente que le " seuil inférieur ", "
les frais indirects " résultant des subventions aux autres
énergies renouvelables - et aux éoliennes déjà
existantes en 2003 - " n'y étant pas pris en compte ".
Si on ajoute ceux-ci, " l'augmentation de la facture de référence
" annuelle pour un foyer normal sera comprise entre 36 et 44 Euros
pour toutes les énergies renouvelables à partir de 2015.
De tels chiffres sont très éloignés de ceux sur lesquels
le lobby du courant écologique et les Verts s'appuyaient jusqu'à
présent. Ceux-ci supposent que le prix de l'électricité
conventionnelle va rapidement augmenter et que le courant écologique
pourrait prochainement redevenir concurrentiel.
Mais c'est bien là que gît le problème. Au lieu de
dire ouvertement quels risques et difficultés réserve la
politique énergétique adoptée, et quels peuvent en
être les coûts à répartir arbitrairement entre
les citoyens, on blablate, manipule et tient des propos lénifiants.
En l'occurrence, nombreux sont les citoyens qui restent disposés
à soutenir l'énergie éolienne en dépit de
son prix élevé, pour réduire la dépendance
actuelle au pétrole, au gaz et au charbon. Car rien ne peut être
généralement objecté à la technique en tant
que telle. Sur des sites réellement venteux, elle peut apporter
sa contribution à la fourniture d'électricité - même
si celle-ci se caractérise par son étendue limitée.
Mais un subventionnement massif et une extension sans limites recèlent
des dangers et sont à l'origine de factures de plusieurs milliards,
que l'étude dena évoque pour la première fois. Il
est cependant douteux qu'une telle connaissance ait rapidement des effets
politiques.
Le ministre de l'économie a beau vouloir s'appuyer sur les données
de l'étude pour contenir l'expansion des énergies renouvelables
dans une bien moindre mesure que ce qui était prévu, il
paraît hautement improbable qu'il en fasse l'essai dès cette
législature.
Car entre les contradicteurs Clement et Trittin, une tierce partie a tout
intérêt à éviter un nouveau conflit entre l'économie
et l'écologie avant la longue campagne électorale qui se
profile dans les prochains mois : il ne s'agit de personne d'autre que
du chancelier Schröder. Qui aimerait bien que cette affaire
ne soulève pas de vent.
FRANK DOHMEN
MICHAEL SAUGA
[graphiques :
- La croissance sur les côtes allemandes
Puissance éolienne installée en gigawatts
Energie des
installations off-shore
installations rénovées
installations on-shore
Prévisions
Source : dena