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Gérald Tremblay Poète et écrivain L'auteur* enseigne
dans la région de Matane
La filière éolienne suscite, en Gaspésie, de grands
espoirs pour léconomie, une région considérée
comme une des plus pauvres au Canada. Mais, à la lumière
des protocoles dentente signés par les municipalités
et devant lampleur des revenus qui seront récoltés
par les promoteurs, nous sommes en droit de nous interroger sur les véritables
enjeux que provoquent nos gisements de vent, les plus productifs au
pays.
Nous sommes aujourdhui confrontés à des choix difficiles.
Comment associer le développement économique de la filière
éolienne à limportance de la qualité des paysages
humanisés (1), joyaux dune industrie touristique tout aussi
importante dans la péninsule gaspésienne. Depuis limplantation
du premier parc à Saint-Léandre et Saint-Ulric, jai
toujours défendu léolien et je le défends
encore comme facteur de production dune énergie verte
propice à léloignement du spectre des émissions
de CO2. Ce parc de 57 éoliennes est dailleurs reconnu «comme
un bel exemple de mise en valeur du paysage dans lequel il sinscrit
en soulignant les lignes de lots.» (François Tremblay, UNESCO).
Mais les résidants qui subissent le bruit constant de ces machines
en ont une toute autre opinion. Le projet de Northland Power dajouter
100 éoliennes de plus sur ce territoire met en évidence
les limites et la saturation dun paysage, même intégré.
Les promoteurs ne sarrêteront pas à ce chiffre, puisque
dautres projets sont en marche vers lintérieur des
terres sous mes yeux (Saint-Léandre, Sainte Paule, la Vallée
de la Matapédia, Saint-Damase sajoutant à Baie-des-Sables)
et leffet «cumulatif» fait frémir.
Paysages transformés en pelotes d'épingles?
La notion de protection du paysage semble futile à ceux qui ont
des décisions économiques à prendre dans lurgence.
Qui penserait installer un parc déoliennes géantes
dans larchipel de Mingan ou sur la pointe de Forillon? Ces sites,
à hautes fréquentations touristiques, ont été
désignés arrondissements naturels en vertu de la loi sur
les biens culturels. «Ce faisant, on reconnaissait que ces territoires
présentent une harmonie naturelle et ont un intérêt
esthétique, légendaire ou pittoresque» (Jean-François
Gravel) . Et quen est-il des lieux comme Mont-Louis, lEstran,
LAnse-à-Valleau, Gaspé, Carleton? Peut-on imaginer
pire scénario que la Péninsule transformée en «pelote
dépingles»?
Je suis né en Gaspésie et mes voyages, ainsi que mes recherches
sur son histoire en tant quécrivain, mont conduit vers
une admiration sans bornes pour la beauté de ses paysages, ses
lieux chargés de légendes où des hommes et des femmes
ont vécu pour témoigner de leur attachement. Le magazine
Gaspésie (vol. 43, été 2006) consacré aux
photographes qui ont uvré de 1833 à aujourdhui
ma conduit vers la réflexion suivante : ce documentaire sera
le dernier qui témoignera de lintégrité de
nos paysages.
Un moratoire pour éviter l'anarchie
Comment se fait-il que si peu dintervenants, de décideurs,
décrivains, dartistes et dintellectuels ne se
lèvent afin de porter le discours en haut-lieu et demander un moratoire
sur limplantation anarchique de méga-parcs déoliennes
en Gaspésie? Allons-nous laisser encore une fois le vent des autres
emporter nos rêves de gouvernance économique? Pourtant les
audiences publiques du Bape, où un nombre record de citoyens se
sont exprimés, ont sonné de nombreuses fois lalarme.
Les promoteurs ont lhabileté de faire signer des contrats
qui sétendent sur 50 ans avant les consultations populaires.
Pouvons-nous imaginer le rachat de notre territoire gaspésien
dans quelques années par ces compagnies ontariennes et albertaines
dont les ramifications sont connectées aux spéculations
pétrolières?
En conclusion, laissez-moi vous proposer un scénario danticipation
que vous pourrez explorer dans un exercice de création littéraire
: en lan 2056, un consortium de six compagnies spécialisées
dans léolien et le pétrole, dont le chiffre daffaire
atteint les billions de $, réussit à acheter suffisamment
de terres pour devenir les maîtres incontestés de la Gaspésie.
À vos plumes citoyens!
(1) En juin 2005, le ministère du Développement durable,
de lEnvironnement et des Parcs a accordé à LEstran
la reconnaissance de premier projet pilote au Québec en matière
de paysage humanisé. LEstran est situé sur le versant
nord de la Gaspésie et compte 4 villages : Rivière-Madeleine,
Grande-Vallée, Petite-Vallée, et Cloridorme.
*L'auteur opère également un gîte touristique à
Saint-Léandre de Matane
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